Toujours rien. Accroché à ses jumelles, le Capitaine Fulbert scrute depuis de longues heures le paysage glacé.
- Où
êtes-vous, bon Dieu ?! s’interroge-t-il agacé.
La conversation avec son client l’avait motivé dans sa recherche du thalarctos
maritimus. A présent, elle l’énerve.
Depuis la cabine de pilotage, le maître à bord a beau visionné scrupuleusement chaque parcelle du panorama polaire, à part
d’énormes glaçons flottants et la grande patinoire, c’est le désert complet.
Une pause café est nécessaire.
Le Capitaine Fulbert saisit le vieux thermos rouge posé dans un coin du tableau de bord et verse le liquide noirâtre et
brulant dans un mug sur lequel l’éffigie d’une célèbre organisation de la protection de la vie sauvage s’étiole.
Cette grosse tasse vient de ses parents à l’occasion de ses 16 ans et de sa
grande passion des animaux. Une sorte de porte-bonheur et un souvenir de ses proches, décédés dans un accident de la route deux mois après sa majorité.
D’un milieu aisé, il hérita d’une petite fortune qui lui permit d’acheter le navire pour une bouchée de pain. Le reste fut
placé dans un compte où il pouvait jouir d’une confortable rente mensuelle.
Hélas, les évènements boursiers suite à cette douloureuse date de septembre 2001 le laissa sur la paille et dut rapidement trouver un moyen pas très légal pour renflouer son portefeuille.
Aventurier et téméraire, il avait été mis en contact avec l’Arche de Noay par le biais de son interlocuteur quelques mois
plus tôt. Le projet de cet Arche consistait à la création d’un zoo où les espèces les plus menacées y étaient présentées.
Peu importent les risques, l’argent et la corruption règlent rapidement les problèmes.
Les gorgées de caféine lui redonnent courage.
Il reprend sa filature tout en mâchonnant son cigare éteint.
Soudain, un détail l’interpelle. Ces mouvements, ces formes… On dirait… Est-ce possible : une maman ours et ses deux
petits ?! Il zoome son appareil afin d’être sûr qu’il n’a pas de vision… Ce n’est pas une hallucination, il ne rêve pas : une famille d’ursidés blancs !!!
Fébrile, le Capitaine détaille chaque animal jusqu’à ce que son regard croise celui d’un des deux oursons.
Leurs yeux restent figés l’un et l’autre comme deux aimants quelques secondes.
Sortant de cette vision hypnotique, l’officier du cargo empoigne sa radio et crie à tue-tête les ordres à la salle des
machines :
- A
bâbord toute !!!
L’Hyppocrypte change de direction et s’élance contre la banquise.
Devant l’air hébété de Miko, Sédina suit le regard de son petit. Ce point noir à l’horizon n’est pas bon signe.
- C’est
quoi, çà, maman ? questionne l’ourson.
- Des
humains… répond-elle anxieuse.
- Ils
marchent sur l’eau ? interroge Kali.
- Non.
Ils utilisent des bateaux, dit-elle en se tournant vers ses enfants. C’est comme un gros bloc de glace qui ne fond pas et qui avance avec un appareil bruyant et nauséabond.
Miko se tourne vers sa mère, perplexe :
- Comment tu sais ça, maman ?
- C’est
votre père qui me l’a raconté pendant notre lune de miel, soupire-t-elle. Rassurez-vous, les enfants, maman est là pour vous protéger. D’ailleurs, ils sont trop loin, ce qui nous laisse largement
le temps de disparaître.
A pleine puissance, le brise-glace grimpe sur la banquise et de tout son poids, s’affale sur le tapis blanc. Un craquement
sourd résonne et la mer de glace se fissure brusquement en une longue saignée qui s’étire rapidement droit devant.
Le Capitaine Fulbert jubile. Le jackpot est à sa portée de main. Il imagine d’avance les moments agréables qu’il va vivre
sous les cocotiers en jolies compagnies, un cocktail fruité à la main. Fini les galères et les ennuis, si vous voyez ce que je veux dire, se dit-il en souriant.
La blessure de la banquise accélère son tracé acéré au fur et à mesure que le navire s’avance. Elle fonce droit, sinueuse et
irrégulière, vers le trio à fourrure.
Sédina n’est pas tranquille. Les sons qu’elle entend la rendent nerveuse. Il n’y a pas de temps à perdre, il faut rejoindre
la terre ferme immédiatement !
Le déchirement de la glace redouble de vitesse et part subitement dans plusieurs directions.
Kali et Miko observent le spectacle, ahuris. Sédina grogne l’ordre à ses enfants de venir près d’elle.
Aucune réaction. Elle hausse le ton pour les réveiller. En vain.
Les failles, indifférentes, continuent leur parcours anarchique. L’une d’elles sépare dans un chant sourd la mère de sa
progéniture. Une autre écarte le frère de la sœur et la plus sournoise se glisse rapidement entre les pattes de Miko.
Incrédule, l’ourson suit le dessin de cette fente espiègle.
Les morceaux de banquise s’éloignent inexorablement les unes des autres comme poussée d’une envie de vivre chacune leur
indépendance.
L’écart grandit. Bientôt il ne sera plus possible de sauter aisément d’un bloc à l’autre pour retrouver la sécurité
maternelle.
Sédina hurle de désespoir.
Kali sursaute sous l’appel déchirant de sa mère et, s’apercevant de la dure réalité, lance des pleurs de détresse. Miko sent
ses jambes partir de chaque côté. Le bain est inévitable.
Ecartelé, il tombe dans l’eau glacée. Sa mère lui crie de nager jusqu’à sa sœur.
Abasourdi devant ces évènements, le Capitaine Fulbert reste sans voix.
Serrant son cigare entre les dents, il ne peut croire ce qu’il voit. Ce n’est pas possible ! Tout se passait comme dans
un rêve : il récupérait la petite famille et le tour était joué : des vacances illimitées au soleil, une retraite en or… Et voilà que tout se transforme en cauchemar !!!
Il enrage intérieurement devant cette maudite fatalité. La providence lui met des bâtons dans les roues, à croire que le
diable urine sur lui !
Maugréant devant ce terrible désastre, il doit faire un choix : les petits ou la mère. Avoir les trois aurait été
préférable ! Il est évident que le temps qu’il embarque maman ours, les petites peluches auront pris le large…
C’est mieux que rien, si vous voyez ce que je veux dire, se rassure-t-il, l’air renfrogné. Dès que la mère sera embarquée et
enfermée dans une cage, il pourra se lancer à leur poursuite.
Miko atteint tant bien que mal le refuge flottant de Kali. Tous deux déplorent la séparation si brusque de leur maman
chérie. Que vont-ils devenir ? Où est-ce que le courant les mène ?
Ils se consolent jusqu’à ce que, fatigués, ils s’endorment l’un contre l’autre en souhaitant au fond d’eux-mêmes, à leur
réveil la présence maternelle.
...